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Les femmes, je le sais, ne doivent pas écrire ;

J'écris pourtant...

Marceline Desbordes Valmore, Une lettre de femme, 1860

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29 janvier 2012 7 29 /01 /janvier /2012 14:20

En guise d'hommage aux Piles intermédiaires, qui recense au gré de ses lectures les citations cinéphiles, voici un extrait d'un roman lu récemment (l'un de ceux qui ont inspiré le film Master and Commander pour faire court), où l'on parle de traduction et du métier de traducteur. Une véritable pépite, qui trahit sans doute quelque peu l'expérience de son auteur...

***

"J'étais un homme de lettres. Nous étions assez nombreux - non pas élevés pour les affaires ou pour exercer un métier, mais dotés de quelque éducation et d'assez d'argent pour s'offrir des plumes et une main de papier -, qui commencions à écrire et à nous installer dans cette partie de la ville. (...) Certains avaient un peu d'originalité - je crois que pour ma part, au début, j'avais une vraie disposition pour les vers - mais nous étions sur les versants inférieurs de l'Hélicon, monsieur, le genre d'auteurs qui écrivent un Guide universel pour attraper les rats vivants ou La Naissance malheureuse, la vie malfaisante et la fin misérable de Judas Iscariote, l'Apôtre fourbe. Et des opuscules, naturellement : Réflexions sur la crise actuelle, par un aristocrate, ou bien Nouvelle Méthode pour consolider la dette nationale. Pour ma part, je m'occupais de traductions, pour le compte des libraires.

- De quelle langue ?

- Oh, de toutes les langues, monsieur. Si c'était oriental, ou classique, il y avait toujours un Français qui était passé avant nous. Quant à l'italien et l'espagnol, je parvenais généralement à les déchiffrer. Le haut-flamand aussi. J'étais assez compétent en haut-flamand, à l'époque où j'avais parcouru Elegant Diversions de Fleischhacker et Nearest Way to Heaven de Strumpff. Dans l'ensemble, je m'en sortais assez bien. Il m'arrivait rarement d'avoir faim ou de me trouver sans logement, car j'étais propre, sobre, ponctuel et, je vous l'ai dit, pas fainéant. Je respectais toujours les délais qu'on m'imposait, les imprimeurs comprenaient mon écriture, et je corrigeais mes épreuves dès qu'elles me parvenaient. Mais il arriva qu'un libraire, un certain... chut, je ne peux pas citer de noms... M. G. me fit venir et me proposa de traduire Les Mers du Sud de Boursicot. J'étais très heureux d'accepter, car les affaires étaient plutôt calmes. Je vivais depuis un mois sur Le Cas des druides considéré d'un point de vue impartial, un petit texte publié dans le Ladies' Repository, et les druides ne me permettaient pas de m'offrir autre chose que du pain et du lait. Nous nous sommes mis d'accord pour une demi-guinée la page. Je n'ai pas osé exiger plus, bien que ce fût imprimé en petits caractères, et toutes les notes en perle.

- Qu'est-ce que cela signifiait, en revenu hebdomadaire ?

- Eh bien, monsieur, en tenant compte des passages plus difficiles, et en travaillant douze heures par jour, cela pouvait faire jusqu'à vingt-cinq
shillings ! J'étais ravi, vous le pensez bien : à l'exception de l'abbé Prévost, Boursicot est l'auteur français de récits de voyage le plus prolifique que je connaisse. C'était d'ailleurs le travail le plus long qu'on m'ait jamais proposé. J'ai pensé que cela m'assurerait pour longtemps un revenu régulier. Mon crédit était bon, alors j'ai déménagé - j'ai pris la chambre avec deux fenêtres en façade, une belle pièce pour la lumière. J'ai acheté du matériel, et plusieurs livres dont je pouvais avoir besoin, y compris des dictionnaires très coûteux.

- Vous aviez besoin d'un dictionnaire pour le français ?

- Non, monsieur. J'en avais un. Il s'agissait du Naval Expositor de Blanckley, et des livres de Du Hamel, Aubin et Savérien, dont j'avais besoin pour comprendre les mots difficiles relatifs aux naufrages et aux manoeuvres, et pour connaître les occupations des voyageurs. Je trouve qu'il est indispensable, pour traduire, de bien comprendre le texte, monsieur. J'ai toujours préféré cela. J'ai donc travaillé, dans ma jolie chambre, refusant deux ou trois propositions d'autres libraires, et mangeant deux fois par semaine dans une gargote... Jusqu'au jour où M. G. m'a envoyé un jeune homme pour m'informer qu'il avait réfléchi à mon projet de traduire Boursicot. Que ses associés trouvaient le coût de la gravure un peu élevé. Et qu'il n'y avait pas, vu la situation du marché, une demande suffisante pour un tel article. 

- Vous aviez un contrat ?

- Non, monsieur. C'était ce que les libraires appellent un gentleman's agreement.

- Aucun espoir, alors ?

- Absolument aucun, monsieur. J'ai essayé, bien entendu. On m'a claqué la porte au nez, pour ma peine. Il m'en a voulu de me rebeller contre ses mauvais traitements et il a répandu des histoires à mon sujet, dans la profession, prétendant que je devenais insolent... C'est la dernière chose qu'un libraire puisse tolérer chez un nègre. Il a même dit du mal d'une petite traduction anodine que j'avais faite pour la Literary Review. Personne ne me proposait plus de travail. Mes biens ont été saisis, et mes créanciers auraient fini par s'emparer de ma personne, si je n'avais été assez inspiré pour leur fausser compagnie."

Patrick O'Brian, Capitaine de vaisseau, Presses de la Cité, 1996
Traduction de Jean-Charles Provost, p. 176-178

***

Et puis j'ai oublié de vous en parler, mais Alex du blog de Mox a publié en décembre dernier le premier recueil des aventures traductologiques, linguistiques et quotidiennes de Mox ! Pour le commander, cliquez sur l'image, pour ma part je devrais le recevoir très bientôt, mais comme j'ai une entière confiance en son auteur, et que le gratin des blogs de traducteurs y a apporté sa contribution, je vous le recommande dès à présent ! 

http://4.bp.blogspot.com/-9_SPeK5qLAY/TtisgvAXXOI/AAAAAAAAAsA/R_ohbIFMKC4/s320/mox+the+book+framed.jpg

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commentaires

les piles 31/01/2012 16:45

C'est gai, tout ça !
(Et "Le Cas des druides considéré d'un point de vue impartial", ça fait rêver...)
Merci pour le clin d'oeil, c'est un chouette extrait :-)

La Fourmi 09/02/2012 23:06



Oui, ça rassure quelque peu sur la reconnaissance actuelle du métier... quant aux druides, ça vaut bien certains textes économiques actuels, à mon humble avis... et en audiovisuel, il doit
parfois y avoir des thèmes pour le moins originaux, non ?


J'avais une autre citation (beaucoup moins longue) en réserve mais il faut que je la recherche. A suivre donc. Merci du passage en tout cas !