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Marceline Desbordes Valmore, Une lettre de femme, 1860

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26 septembre 2012 3 26 /09 /septembre /2012 21:25

Rappel du principe, emprunté aux Piles intermédiaires : je me retrouve atteinte par mon métier au point de repérer désormais dans mes lectures les mentions qui en sont faites ou les situations qui s'en rapprochent. Pour cette troisième citation, abandonnons Jack Aubrey et intéressons-nous à un livre dont je vous ai parlé ici :

"Un gradé quelconque que la guerre avait transformé en homme important était venu en repérage. Il cherchait à réquisitionner des bâtiments dans le village, et avait sans surprise pensé au plus grand d'entre tous, le sanctuaire. Dans la grande salle derrière l'entrée, sous les arcades décrépies, le militaire escorté qui s'était invité sans prévenir demanda à rencontrer le père supérieur qui arriva sans tarder. Malgré sa volonté de temporiser, ce dernier constata très vite un problème incongru en la circonstance : ils se comprenaient mal, et dans la tension ambiante la catastrophe guettait derrière le moindre mot compris de travers. C'est alors qu'un des religieux se souvint que deux des Chinois confinés, marchands prospères à Milan avant leur arrivée, connaissaient plusieurs langues. On les fit venir à la hâte, et ils confirmèrent qu'ils avaient des rudiments d'allemand. Alors, sous les arcades décrépies de la salle d'un couvent des Abruzzes, deux Chinois servirent d'interprètes entre des religieux italiens et un officier de la Wehrmacht. Dans le silence qui caressait les murs épais, l'officier détachait ses questions et devait s'y résoudre : c'étaient bien deux Chinois paniqués qui, devant lui, se concertaient pour retransmettre le message et la réponse en sens inverse. Deux hommes frêles, saisis par cette figure qui devant eux donnait chair aux causes de leur confinement, cet homme-guerre massif, lointain, et pourtant si présent dans cette pièce comme un pilier suppplémentaire, soumis à leurs allers-retours, à la fièvre dans leurs regards, aux tremblements de leurs lèvres. L'homme-guerre parlait réquisition, délais, surfaces disponibles, cela passait dans un monde chinois, au travers des souffrances, des silences, des souvenirs. En sortaient quelques mots en italien qui se déposaient devant les pères, d'autres repartaient alors. Trois grammaires se jaugeaient, flottantes et épuisant l'espace, trois mondes logiques, trois structures de signes qui disaient la puissance ou la dépendance sous des rapports différents que ceux qui se donnaient à voir sur les galons de l'Allemand ou la robe des pères. Le monde chinois était la jonction, un invraisemblable détour qui éclairait d'une ironie ravageuse le mythe qu'était la solidarité germano-italienne. Ce monde obscur et lointain que les deux autres dévisageaient, cette instance mystérieuse était pourtant leur clé. Elle se dilatait puis se densifiait, selon que l'incompréhension apparaissait, résistait aux efforts, gagnait, ruinait le fantasme d'un monde immédiat et allemand, cette négociation se hérissait de montagnes, de cols, de pentes à gravir, de ravins à franchir, une langue alpiniste, là où l'officier allemand pensait être juste entré pour ordonner et se faire obéir. Il y avait le Sasso dehors, un orage de mi-septembre, et des montagnes dans cette pièce-même. La panique le saisit. Le sentiment d'une solitude que nulle violence n'eût su réduire, les montagnes de mots vibraient et s'imposaient à lui, l'orage approchait, rien n'était plus comme il l'avait décidé. Et pourtant, les Chinois tremblants restaient des Chinois tremblants. L'officier n'en put vite plus, de ces frêles montagnes, de cette situation insolite, de cette dépendance. Il se leva. Il sourit vainement pour donner une forme acceptable à la débâcle, tenta de faire illusion en prétendant que tout était donc réglé et partit en ayant soin de prévenir qu'il reviendrait pour les derniers détails. Il emporta avec lui les minces informations locales qu'il avait extirpées du tamis des trois mondes. De fait, quelques généralités sur la situation dans la zone. Il se les repassa en mémoire en sortant. En un mot, elles étaient indigentes. Quelque chose avait tenu bon. Il ne revint pas."

Thomas Heams-Ogus, Cent seize Chinois et quelques,
Points-Seuil, 2010, p. 101-104

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commentaires

Béc' 05/05/2013 02:55

Bah alors tu ne postes pas ...tu ne fais rien de ta vie cette année :)
En me disant tous les deux jours que je vais t'écrire un super mail,te raconter ma vie et surtout me réjouir avec toi...
en attendant je t'embrasse fort ameisen.

La Fourmi 11/07/2013 09:56

Non, la vie réelle n'a pas du tout pris le pas sur la virtuelle ;-)
J'attends ton mail !